un ministre de l'éducation qui ne sait pas faire une règle de trois, c'est grave docteur?
Par Rémy Baudouin, jeudi 10 avril 2008 à 18:40 :: General :: #22 :: rss
Nous dînions mardi soir avec ma compagne et un ami des gens du voyage, nous en vînmes à parler de cet épisode du ministre de l'éducation qui ne sait pas faire une règle de trois. Nous étions donc trois à table. Notre ami manouche, qui n'a aucun problème avec les apprentissages pour peu qu'ils soient "expérientiels" mais qui a eu quelques problèmes avec les apprentissages scolaires se lamentait car lui aussi ne sait pas faire une règle de trois. Mon amie, qui a une formation scientifique et qui bosse dans la chimie tentait lui expliquer la chose. Voilà que j'intervins pour dire qu'avec ma petite maîtrise en sciences humaines, je ne savais pas non plus faire une règle de trois et que ça ne devait pas être si important puisqu'on pouvait aller jusqu'à ministre sans en avoir besoin. Tout le monde se ralliât à cet argument qui parût décisif. J'en profite pour dire que je suis d'accord avec Xavier Darcos sur un point: il faut réformer l'éducation nationale. Par contre je suis en total désaccord sur la réforme que semble proposer le gouvernement. Quand la droite propose ses réformes elle laisse entendre qu'elles seraient dictées par un seul souci: l'efficacité et qu'aucune idéologie ne les guiderait. En fait il y a bien une idéologie sous-jacente à cette réforme de l'éducation, elle est faite d'un mélange d'économisme, de productivisme et de conservatisme vieillot.
En matière de pédagogie: le retour aux "bonnes vieilles méthodes";
En matière d'organisation: la réduction des effectifs est-ce qu'on peut nommer cela une réforme?
Non! Faire une réforme, c'est travailler sur le sens global, c'est agir sur la forme des structures et du sens d'une institution. L'institution scolaire est fondamentale en ce qu'elle est censée être à la base de l'intégration sociale des personnes. Prenons un constat: on nous dit que 160000 jeunes sortent tous les ans du système scolaire sans aucune qualification. C'est effectivement le symptôme d'une institution en faillite. Ce qui devrait servir à l'intégration sociale nourrit l'exclusion et le ressentiment chez des centaines de milliers de jeunes tous les ans.
Le coeur de cette machine à exclure repose selon moi sur un certain nombre de points:
1) une représentation pervertie de la notion d'intelligence.
On continue par exemple de nous faire croire que le QI décréterait l'intelligence d'un individu, or cette représentation fausse est battue en brèche par les psychologues depuis des décennies. Le test de QI, crée au début du vingtième siècle n'évalue que deux types d'intelligences: l'intelligence verbale et l'intelligence logico-mathématique. Or, pour Howard Gardner, il existe au moins sept formes d'intelligence qu'il énonce comme suit: l'intelligence verbale, logico-mathématique, spatiale, musicale, corporelle et kinesthésique, interpersonnelle (intelligence des autres) et intrapersonnelle (intelligence de soi). Seules les deux premières formes sont traditionnellement prises en compte et investies à l'école. Cet état de fait est grave de conséquences, l'une d'entre elles par exemple est la totale inaptitude de nombreux cadres à prendre en compte les dimensions relationnelles dans l'entreprise. L'ignorance construite dans les cursus de formation débouche sur le climat de souffrance au travail qui règne aujourd'hui dans notre pays.
2) une représentation erronée de l'acte d'apprendre.
Pour la majorité d'entre nous, apprendre, c'est plancher seul face à une copie, seul face à un prof et seul face à une classe avec l'injonction de faire mieux que les autres. Cette représentation qui structure l'ensemble du parcours de l'élève français est fausse, destructrice d'estime de soi et génératrice d'une compétition inutile. Le savoir est une construction avant tout collective, la recherche scientifique en psychologie a démontré qu'on apprend mieux et qu'on résout mieux des problèmes en groupe qu'individuellement. Que l'accumulation de données trop éloignées des préoccupations pratiques et existentielles d'un sujet ne sont pas retenues par lui. Que les stratégies du "métier d'élève" consistent donc à apprendre bêtement ce qui est demandé pour un examen pour ensuite mieux l'oublier. La règle de trois illustre magnifiquement cette réalité
3) La méconnaissance de la notion sociologique de reproduction
Toutes les études sociologiques qu'elles soient qualitatives ou quantitatives démontrent que le système scolaire dans sa conception actuelle ne fait que reproduire ou aggraver les inégalités sociales. En effet, le système scolaire diffuse les normes et les valeurs de la classe dominante, à laquelle s'identifie le corps enseignant. L'effet de domination est grave: là où existent des cultures riches en savoirs, savoirs faire et savoir être, les membres de ces "sous-cultures-minoritaires" se vivent comme sans valeurs et incompétents du fait de la domination dans l'espace social d'une culture académique (celle qu'on nous apprend sur le banc des écoles) omniprésente.
4) L'absence de la dimension démocratique et de l'autonomisation des élèves
La France se targue d'être à l'origine de la démocratie, ce qui est faux historiquement. Les anglais se sont dotés d'un parlement avant nous. Mais il y a plus grave, notre institution scolaire n'a rien de démocratique. Un élève de terminale est toujours, la plupart du temps, dans la situation d'écouter assis en silence ce qu'on lui enseigne. Or, une culture de la démocratie est une culture de la prise de parole. Les pays anglo-saxons, même si je n'en fait pas la référence absolue, sont sur ce point bien plus en avance que nous. On y pratique largement la démarche de "l'apprentissage expérientiel" où c'est l'expérience personnelle qui fonde une grande partie des savoirs construits. (voir David Kolb) Le modèle de l'enseignement magistral qui règne en France structure le psychisme de nos élèves et de nos travailleurs. On ne peut dialoguer avec la figure d'autorité et cela nous ramène à la souffrance au travail. Des relations de travail verrouillées selon ces modalités ne permettent aux individus ni de s'exprimer librement, ni d'être reconnus, ni de s'épanouir. Donner la parole à l'autre, reconnaître la valeur de son expérience, c'est prendre le risque de le voir exister et de se définir par lui même. Un risque que l'institution scolaire refuse structurellement de prendre. "La violence de l'école" sur les conscience génère-t-elle une grande part de "la violence à l'école"? C'est un autre débat, certainement complexe mais les sois-disant réformes basées sur une vision réductrice et simplificatrice de l'humain ne nous mettent pas sur la bonne voie. Avec les beaux jours de mai et l'anniversaire qui vient, peut-être pourrons nous, selon une certaine loi cyclique essayer de pousser plus loin la révolution avortée de 1968 pour enfin faire de l'institution scolaire une matrice pour un véritable vivre ensemble quand elle génère aujourd'hui surtout du "vivre contre les autres".
Kolb
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Lev Vigotski
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